Tu viens d’où ?

Il y a presque 10 ans, à une soirée j’ai rencontré un mec. Quand je lui ai demandé comment il avait débarqué là, il m’a dit qu’il était le coloc de Laure. Il avait la peau basanée et les yeux bridés alors je lui ai dit que ce n’était pas possible. Laure m’avait dit que son coloc était allemand. Il m’a dit qu’il était allemand alors je lui ai demandé : “mais tes parents ils viennent d’où ?”

Il y a deux catégories de gens :

1 : ceux qui pensent que c’est une question qui se pose, que c’est parce qu’on est curieux, que ça montre qu’on s’intéresse.

2 : ceux qui pensent que c’est une question déplacée quand tu viens de rencontrer quelqu’un à une soirée.

Avant j’étais dans la première catégorie. Mais ça c’était avant, je vais t’expliquer pourquoi.

Faire répondre quelqu’un à cette question déjà, c’est pas comme lui demander d’où vient son chapeau, s’il a facilement trouvé son chemin ou ce qu’il pense de la météo. Si tu poses la question à quelqu’un que tu connais à peine, tu lui demandes de partager avec toi son histoire familiale ou tout du moins tu te permets de l’évoquer. Que ce soit une histoire de migration ou parfois même une histoire d’adoption, c’est d’abord et avant tout une histoire familiale donc comme toutes les histoires familiales, une histoire qui peut être plus ou moins sympa/longue/compliquée/personnelle et pas un sujet de conversation léger qu’on lance pour meubler ou pour briser la glace.

Oui mais il y a la curiosité. Ce qui t’intéresse, ce n’est pas l’histoire, c’est la géographie. Tu veux placer le visage (et/ou le nom de famille) exotique sur une carte. Tu espères peut-être que tu seras dépaysé, un peu comme quand tu demandes à quelqu’un de te parler de ses vacances. Tu es curieux; tu ne sais seulement jamais ce que ça rappellera à ton interlocuteur, si tu lui fais penser à un endroit où il n’a jamais mis les pieds ou s’il y a passé tous les étés de son enfance et qu’il s’y sent attaché, si il y a de la famille et comment il vit le fait d’être né ici alors qu’il avait des racines ailleurs ou tout simplement si il a envie de t’en parler. Je ne t’en veux pas, ce soir là j’ai dû lui demander: “et tu as déjà été aux Philippines ?”. On lui demande tout le temps ça.

Puis je suis blanche avec un nom de famille français, donc moi quand je dis que je suis française, tout le monde accepte ma réponse. Quand je dis que je viens de Montreuil, personne ne me demande “Mais tes parents, ils viennent d’où ? mais tes origines, c’est quoi ?”. Ça tombe bien parce que j’ai pas grand chose à raconter sur la campagne normande dont venait ma grand-mère et où je n’ai jamais été. D’ailleurs c’est pour ça que si tu me demandes d’où je viens, je répondrais toujours que je viens de Montreuil, je ne te dirai pas : “J’ai grandi là mais du côté de ma grand-mère, je suis Normande.”. Je n’avais jamais mesuré ma chance, personne ne vient fouiner dans trois générations de mon arbre généalogique avant de se faire une idée sur l’endroit d’où je viens. On me pose la question et on accepte l’identité que je revendique.

Aujourd’hui, on est parents d’un petit garçon qui a les yeux un peu bridés, un nom de famille espagnol et un passeport allemand. Je reste polie quand on m’interroge mais je me lasse lentement de devoir justifier la forme de ses yeux/son patronyme exotique à l’état civil, à l’inscription à la crèche, chez la pédiatre, sur le palier en attendant l’ascenseur, chez le coiffeur, à l’épicerie, au parc, à la librairie, à la sécurité de l’aéroport, à une soirée… Les gens sont curieux, ils montrent qu’ils sont intéressés donc je reste polie, mais j’espère sincèrement que dans 10 ans, 20 ans, 30 ans, les gens se rendront compte que c’est déplacé; que Milo n’aura plus à répondre à cette question.

Ses origines sont une chance bien sûr et nous ferons tout pour qu’il les connaisse et qu’il en soit fier mais si il parle du pays de ses grands-parents et de leur arrivée en Europe il y a presque un demi-siècle, j’aimerais vraiment que ce soit parce qu’il en a envie pas parce qu’on lui pose cette question somme toute assez personnelle de façon automatique pour lancer une conversation et encore moins parce qu’on refuse d’accepter qu’il se considère comme étant du pays où il est né. Car y a-t-il vraiment moyen d’interroger quelqu’un sur ses origines quand il ne les a pas lui-même évoquées sans lui dire en sous-titré “Mais non tu ne viens pas de l’endroit dont tu dis venir. Regarde donc la couleur de ta peau/ton nom de famille … tu viens d’où vraiment?” ?

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6 réflexions sur « Tu viens d’où ? »

  1. Intéressant article.
    C’est amusant, mais aux Etats Unis (où je me rendais souvent) c’était la seconde question que l’on me posait… systématiquement.
    A cause de mon accent je pense
    Mes interlocuteurs me pensaient allemande en général.
    Et comme je disais que je venais de la région parisienne, ils étaient contents d’avoir raison : Paris, ce n’est pas loin de l’Allemagne, n’est ce pas ?
    Pour ma part, cela me faisait plutot sourire. Mais c’est vrai que, si c’était systématique, ce n’était que pendant le temps de mon séjour.
    J’entre de plus en plus souvent dans la seconde catégorie mais jusqu’à un certain point : il m’arrive de demander à une personne qui ne ressemble pas à un Breton « tu viens d’où » en voulant savoir s’il est de Lorient ou Plougerneau 😉

    1. Tu dois avoir un super accent pour que des anglophones te demandent d’où tu viens et ne te placent pas direct un « bonjour », ou un « pawlez vous fwançais ? » :).
      On me rappelle ici quotidiennement que je suis étrangère/française (surtout dès que j’ouvre la bouche, parce que moi, mon accent ne laisse aucun doute) mais ça ne me dérange qu’à moitié de répondre à ceux qui me demandent ce que je fais là (c’est lassant de toujours devoir raconter l’histoire de comment je suis arrivée ici, mais la question est légitime : je me revendique comme étant immigrée, ce sont mes choix qui m’ont amenée ici).
      La question « mais tu viens d’où vraiment … ? » est elle posée à des gens, généralement nés et élevés ici, qui se revendiquent nationaux et auxquels on tient à faire remarquer qu’ils ne ressemblent pas à des nationaux. Comme si ils ne le savaient pas déjà, et surtout comme si il y avait quelque part un portrait type du Français, de l’Allemand (ou du Breton :)) auquel il faut ressembler pour ne pas avoir à justifier de ses origines … Je la trouve bien plus dérangeante …
      (à part ça, si tu connais un Américain qui peut convaincre ma mère que l’Allemagne n’est pas loin de Paris, balance son number en MP, je t’en serai éternellement reconnaissante :))

      1. Comment te dire ? Pour un américain, qui fait facilement 10h de route dans chaque sens pour aller passer un WE à la mer, Paris/Berlin ce n’est pas si long 😉
        Cela s’appelle la modalité des points de vue :p
        Il y a une grosse différence entre les USA et l’allemagne (ou la france) : en dehors des amérindiens, personne n’est ‘natif’ du pays. Du coup les gens sont fiers d’avoir des origines Irlandaises, Mexicaines… ou Allemandes !
        En fait c’est le terme ‘vraiment’ qui n’est pas acceptable… parce que sinon c’est juste une question anodine d’intéret pour une personne ou pour lancer la conversation.
        Du reste, sur le cailloux Brestois elle revient régulièrement : une grande partie de la population n’est pas Bretonne ou finistérienne d’origine… On est là à cause de La Marine. Si un jour l’arsenal fermait, je pense que la vie au bout du monde décroitrait rapidement : des milliers de familles devraient déménager du jour au lendemain pour suivre La Marine, vidant la ville et ses faubourgs

        1. Ah oui, j’adore comme on en entend souvent fiers de leurs 1/16ème d’Irlande ou d’ailleurs; ils sont trop forts ! Je ne crois pas être capable de remonter aussi loin dans ma généalogie 😀 Sinon, je ne savais ni qu’il y avait un arsenal, ni qu’il y avait autant de « non-natifs » à Brest … c’est fou tout ce qu’on peut apprendre en bloguant !

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